Tariq Ali : “Moi, l’athée, devenu un expert de l’islam !”

Interview with Le Monde, October 13, 2011

Sa haute silhouette s’encadre dans la porte. Mèche au vent, moustache poivre et sel, regard de braise, Tariq Ali reçoit chez lui avec un mélange d’élégance et de décontraction. Nous sommes à Highgate, dans le nord de Londres, dans une bâtisse néogothique que ses amis ont baptisée “Château Tariq”. Pour taquiner le militant trotskiste qu’il fut jadis ? Sans doute. Mais à quelques pas de là, au cimetière de Highgate, se trouve la tombe de Marx. Allez croire au hasard…

Ce jour-là, Tariq Ali – 68 ans le 21 octobre – est d’humeur exquise. Après l’interview, il ira à la piscine “nager une heure, comme tous les jours”. Et puis, une fois n’est pas coutume, on ne vient l’interroger ni sur ce qu’il reste de la gauche radicale britannique (New Left), ni sur les méfaits du néo-impérialisme américain dont il demeure un pourfendeur acharné (lire Obama s’en va-t-en guerre, le petit volume traduit l’an dernier aux éditions La Fabrique). Non. On vient évoquer avec lui les plaisirs de la fiction : comme c’est rafraîchissant ! Entre deux essais, articles, conférences… Tariq Ali vient en effet de mettre un point final à son “Quintette de l’Islam”, un cycle romanesque commencé en 1992 et dont le dernier tome, La Nuit du papillon d’or, sort aujourd’hui chez Sabine Wespieser. D’aucuns s’en étonneront. Ce fringant intellectuel anglo-pakistanais – il est né à Lahore en 1943 – est connu comme historien, journaliste, réalisateur, scénariste, éditeur… Mais romancier de l’islam ? Rien, vraiment rien ne l’y destinait !

“Quand j’étais enfant à Lahore, la religion ne m’intéressait pas le moins du monde, confirme-t-il. C’était l’affaire des rasoirs et des mollahs. Mes parents étaient communistes. Notre maison était pleine de poètes, d’artistes, de syndicalistes, de critiques littéraires. Nul n’avait besoin de la religion.” Dans les années 1960, le jeune Tariq est envoyé à Oxford, où il étudie la philosophie, la politique et l’économie. “Il y avait de la révolution dans l’air”, se souvient-il. Il rencontre Malcom X, qu’il admire au moins autant que Che Guevara, fourbit ses premières armes contre la guerre du Vietnam, se lie avec John Lennon et Yoko Ono, devient le héros d’une chanson des Rolling Stones, Street Fighting Man, mais… ne manifeste toujours pas la moindre préoccupation pour la chose divine.

C’est lors de la première guerre du Golfe, en 1991, que tout bascule. “Je regardais la télévision. Un universitaire faisait l’apologie de la guerre et prétendait que l’Islam était “dépourvu de culture politique”. J’ai balancé un bouquin sur l’écran. Je l’ai injurié. Puis j’ai commencé à me poser des questions sur l’ascension et le déclin de la civilisation islamique. J’ai relu les ouvrages de l’orientaliste Maxime Robinson. Bref, je me suis trouvé soudain plongé dans l’histoire des relations entre l’Islam et le reste du monde.”

C’est alors que l’idée a surgi. Ces relations, pourquoi ne pas en écrire le roman ? Au début des années 1990, Tariq Ali prend son bâton de pèlerin, direction l’Espagne. Il s’imprègne de l’atmosphère de Cordoue, traque les mots arabes dans la langue espagnole, compile les sources savantes comme les anecdotes populaires, s’absorbe dans les archives et publie L’Ombre des grenadiers (1992, Sabine Wespieser, 2009) qui revient sur sept siècles de culture arabe en Andalousie. Enthousiaste, l’intellectuel américain Edward Said le convainc alors : impossible de s’arrêter en si bon chemin. “You’ve got to tell the whole bloody story now.” Autrement dit, Ali se doit d’aller au bout, de raconter cette “sacrée histoire” tout entière. D’écrire, comme l’a appelée un critique britannique, “la Comédie humaine de l’islam”.read more

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