Le « street fighting man » court encore — Tariq Ali interviewed for Sud Ouest

Oliver Mony met with Tariq Ali to discuss his career and The Night of the Golden Butterfly for Sud Ouest, November 20, 2011.

«J’ai changé, et bien plus que tu ne le penses, mais certaines choses plongent trop loin, et, même si le monde n’est plus le même, c’est criminel d’oublier ce qui a été un jour possible et qui le redeviendra. »

L’homme qui a écrit ces lignes lumineuses de mélancolie et de tendresse navrée est une légende. Et, pour l’instant (et dans l’attente sans cesse différée du Grand Soir), dans ce restaurant à l’ombre du théâtre de l’Odéon où il a son rond de serviette lors de ses séjours parisiens, pull à grosses mailles pour été indien, pantalon de velours de gentleman-farmer, moustache blanche d’officier à la retraite de l’armée des Indes, un rien d’Omar Sharif pour la dégaine et le charme, la légende a faim.

Sans préambule ni fausse coquetterie, devant son assiette pleine et un verre de sauvignon qu’il ne tardera pas à vider, Tariq Ali se raconte. Ce serait donc l’histoire d’un gamin de la meilleure société pakistanaise converti très tôt aux vertus de l’agit-prop et invité ce faisant à aller exercer ses talents ailleurs, c’est-à-dire à Oxford puis à Londres à l’heure du « swinging London ».

Figure iconique

Il s’y attelle en effet, figure bientôt iconique d’un internationalisme trotskiste, de la lutte contre l’impérialisme américain au Vietnam, portant la contradiction publique à Henry Kissinger, défilant au bras de Vanessa Redgrave, fréquentant avec assiduité aussi bien Marianne Faithfull que la rédaction de la « New Left Review ».

En 68, c’est la consécration, les Rolling Stones le prennent pour modèle du héros de leur chanson la plus politique, « Street Fighting Man ».

Cinquante ans de lutte, on pourrait croire que cela fatigue, mais non. En même temps que les années, Tariq Ali multiplie les activités : essayiste, journaliste, éditeur, producteur, cinéaste. Mais la fontaine de jouvence dans laquelle il se baigne depuis 1990 et la publication de son premier roman, « Redemption » (non traduit en français, récit satirique sur le désarroi des trotskistes après la chute du Mur), c’est la littérature. S’il est présent à Paris, c’est pour présenter « La Nuit du papillon d’or », le cinquième volume de son « Quintet de l’islam » (et le premier à se dérouler à notre époque). Rassurons tout de suite l’éventuel lecteur, il n’est nul besoin d’avoir lu la moindre ligne d’aucun des quatre livres précédents pour considérer celui-ci comme absolument magistral.

Chronique d’une génération pakistanaise perdue, cette « Nuit du papillon d’or » est ce qui nous a été donné de plus juste à lire sur les contradictions, les lignes de tension mais aussi le chagrin de la société pakistanaise, en même temps qu’un ample roman d’amour et une recherche du temps perdu.

Monde perdu

Le narrateur, Dara, est un écrivain de « Terrepatrie » (ainsi qu’Ali nomme son pays natal) installé à Londres depuis de nombreuses années. Un jour, son plus vieil ami, Platon, un peintre resté au pays, lui commande l’écriture de sa biographie. Pour s’acquitter de sa tâche et répondre ainsi à une dette d’honneur contractée depuis longtemps déjà, Dara devra remuer la boue et la lumière des souvenirs, des folles espérances et des tristes compromissions qui permettent de continuer à vivre. Il devra aussi répondre à l’appel un peu funèbre des amis perdus et de ceux qui ont égaré leur cause et oublié qu’il n’est de foi à combattre que la mauvaise… Il devra surtout accepter de revoir Jindié (c’est elle, le « papillon d’or »), son amour de jeunesse, mariée avec un autre. Tout ce petit monde a (plus ou moins) bien vieilli, mais les sentiments, eux, non. Ils se raréfient, c’est tout.

Pour Tariq Ali, il n’y a de surprenant dans sa merveilleuse virtuosité romanesque que le fait qu’on s’en étonne. « Il y a une tradition dans le monde musulman du “storytelling”. C’est quelque chose que j’avais un peu oublié durant les années 60 et 70, mais, quand le mouvement “gauchiste” s’est effondré, cela m’est revenu comme avec une force nouvelle. Si ce livre-là évoque un monde perdu, c’est d’abord parce que c’est un monde dont le langage a été oublié. Ma langue maternelle, le pendjabi, n’est plus parlée aujourd’hui au Pakistan, où la langue usuelle est devenue l’ourdou. C’est aussi un livre qui croise les grands récits spéculatifs comme “Le Décameron” ou “Les Mille et Une Nuits” avec mes propres lectures de Balzac ou de Stendhal. »

Read more.