Royaume-Uni: Etre ou ne pas être européen?

merkel-visits-britain-european-union (1)Pourquoi les Britanniques se sont-ils mis en tête d’organiser un référendum sur leur appartenance à l’Union européenne ? “L’Obs” a interrogé deux intellectuels de la gauche outre-Manche, le sociologue Anthony Giddens et l’historien Tariq Ali

C’est en janvier 2013 au siège de Bloomberg, au coeur de la City de Londres, que David Cameron lance sa bombe : la promesse, s’il est réélu en 2015, d’un « référendum pour ou contre le maintien du Royaume-Uni au sein de l’Union européenne » d’ici à la fin de 2017. Dernière lubie d’une arrogante Grande-Bretagne qui pousserait à son terme la logique de son « splendide isolement » ? Le Premier ministre conservateur jure alors le contraire : « Je ne veux pas quitter l’Union européenne, je veux la réformer. » Il s’engage à mener des négociations avec Bruxelles pour remettre en question certaines règles communautaires – ou plutôt pour permettre, dans la pure tradition anglaise, à Londres de s’en afranchir. Le Parti travailliste renile aussitôt le danger derrière ce projet né sous la pression des eurosceptiques du Parti conservateur et de l’Ukip, l’extrême droite britannique, qui marquent à la culotte le Premier ministre. Car ceux-là n’espèrent rien de moins que le « Brexit », la sortie de l’Union, désignée par ce mot-valise formé à partir de « British » et d’« exit ». En mai dernier, David Cameron remporte la première manche en se faisant réélire. Depuis, il croise le fer avec ses partenaires européens. Sa shopping list a été accueillie fraîchement à Bruxelles. Le Premier ministre demande à « approfondir le marché unique » sur trois axes essentiels : ouverture à de nouveaux secteurs, réduction de la réglementation et multiplication des accords commerciaux avec des pays hors UE. Il souhaite également protéger la City et la livre sterling contre la prééminence des pays de la zone euro. Jaloux de sa souveraineté, il refuse en outre de se soumettre à l’exigence de construire l’« union toujours plus étroite » inscrite dans le traité de Rome et veut renforcer le système qui permet à plusieurs Parlements de se regrouper pour bloquer des décisions de Bruxelles. Mais c’est le volet immigration qui est le plus controversé car il porte atteinte à la libre circulation et à la non-discrimination : parti en guerre contre le « tourisme social », David Cameron réclame la suspension pendant quatre ans des aides sociales pour les Européens s’installant au Royaume-Uni. « Si nous ne pouvons pas obtenir un accord, ce qui selon moi n’arrivera pas, alors nous devrons repenser si l’UE est faite pour nous. Et, comme je l’ai déjà dit, je n’écarte rien », menace-t-il. Acculé par les eurosceptiques, qui trouvent sa liste de réclamations trop courte, et les sondages qui donnent le vote « out » à deux doigts des 50%, le Premier minister doit montrer qu’il se bat pour arracher des concessions. Car la question divise bel et bien la société, la droite comme la gauche, la sphère économique comme les intellectuels. Les businessmen proeuropéens s’opposent au lobby Business for Britain, les chercheurs du groupe Historians for History contrent les arguments des Historians for Britain. Nous avons choisi d’interroger deux grands intellectuels de gauche, le sociologue Anthony Giddens et l’historien Tariq Ali. Le premier appartient au Parti travailliste et votera « in » ; le second, igure de la gauche radicale, mettra un bulletin « out » dans l’urne. Mais ni l’un ni l’autre n’osent se prononcer sur l’issue du référendum. Car, désormais, « la thèse selon laquelle le “Brexit” n’arrivera pas et ne pourra pas arriver est fausse », avertit l’ancien ministre travailliste des Afaires européennes Denis MacShane. « Les Britanniques se rapprochent très rapidement du moment où il leur faudra dire “bye bye, Europe”. » 

Par Anthony Giddens

Pourquoi faut-il selon vous rester dans l’Union européenne?
Parce que le Royaume-Uni est un pays européen par sa situation géographique. Mais aussi parce que je suis convaincu que seul un projet collectif peut nous permettre d’aborder cette période extrêmement imprévisible de l’histoire mondiale : chaos au Moyen-Orient, ralentissement de l’économie mondiale, arrêt de la croissance des Brics [le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, NDLR]… Je crois encore en l’Union européenne, bien qu’elle soit confrontée aux problèmes structurels les plus graves depuis sa création. C’est la plus grande économie du monde, elle a apporté une paix historique, elle a encore beaucoup de potential. Et, pour préserver ces acquis, je pense qu’il faut au contraire encore plus de coordination. Pour sauver la zone euro, il faut davantage d’ intégration fiscale, plus de partage des risques entre ses membres et d’autres mécanismes structurels, nécessaires au fonctionnement d’une zone à monnaie unique. La crise des migrants montre elle aussi que plus de coordination est nécessaire : les pays européens doivent impérativement se doter d’une politique des frontières commune. Face au déficit de légitimité démocratique, il faut modifier le fonctionnement de l’Union, en élisant par exemple directement ses dirigeants. Mais, alors que la tendance est au repli nationaliste, a-t-on encore le temps d’aller vers plus d’intégration?

Votre point de vue est en e_et loin d’être partagé par la majorité de vos concitoyens…
J’aurais souhaité que le Royaume-Uni soit plus intégré dans l’Union, mais il considère depuis toujours qu’il occupe une position spéciale en Europe. Dans la presse, on ne lit jamais « le Royaume-Uni et le reste de l’Europe », mais toujours « le Royaume- Uni et l’Europe ». Cela vient de notre passé d’empire et de notre langue qui entretient notre proximité avec les Etats-Unis. La plupart des Britanniques s’intéressent peu à l’Union. A l’époque du discours prononcé par Cameron à l’agence Bloomberg, en 2013, une étude avait montré qu’ils ne la classaient alors qu’au dixième rang de leurs priorités.

Qu’est-ce qui inluera alors sur l’issue du vote?
Ce référendum est particulier car il est dû au moins autant, si ce n’est plus, à des considérations politiques qu’à une renégociation de notre relation à l’Union européenne. Il tire ses origines de la progression de l’Ukip et des torys eurosceptiques. David Cameron l’a utilisé avec succès comme une manoeuvre dilatoire qui lui a permis de gagner les élections. Maintenant, il paie les pots cassés, car la majorité des Britanniques s’y intéresse surtout parce qu’il y est question d’immigration – plus précisément, d’immigration d’Europe de l’Est. La plus sensible des demandes de Cameron à Bruxelles est précisément celle des aides sociales aux migrants. C’est préoccupant car ce sera peut-être ce point qui, à la fin, décidera du résultat. Pour de nombreux électeurs, l’UE signifie « immigration ». Et ils assimilent les migrants à la perte d’identité. Ces derniers deviennent malgré eux les réceptacles des sentiments de détresse et d’impuissance face à des décisions sur lesquelles les Britanniques n’ont aucune prise. Cette question est pour eux d’autant plus importante qu’elle afecte un pays déjà fragilisé par une autre crise identitaire, provoquée par le nationalisme écossais.

L’Union européenne survivrait-elle sans le Royaume-Uni?
Ce serait une perte sérieuse pour l’UE, au moment où elle traverse une série de graves crises. Lorsque j’ai écrit mon livre sur son avenir, il y a trois ans, il n’y avait que la crise de l’euro. Aujourd’hui s’y ajoutent celle des réfugiés, les relations diiciles avec la Russie, la montée du populisme… Si le Royaume-Uni s’en allait, non seulement une période d’incertitude s’ouvrirait, le temps de définir ses nouvelles relations avec les Européens, mais ce serait aussi la première fois qu’un pays quitterait l’Union. Jusqu’ici, les Etats rêvaient de rejoindre l’UE. Aujourd’hui, certains menacent d’en sortir. Elle est réellement en danger. 

Et le Royaume-Uni sans l’UE ?
Les anti et proeuropéens tiennent des discours totalement opposés. Les premiers assurent que nous serons enfin libres, débarrassés des réglementations européennes, que nous pourrons commercer avec le reste du monde… Les seconds disent ce que je dis. Mais je ne fais pas partie de ceux qui pensent que le Royaume-Uni ne pourrait pas s’en sortir en dehors de l’Union européenne. Il se trouverait un nouveau rôle, mais beaucoup moins important. Il conserverait un grand nombre de relations économiques avec l’Europe. Ce ne serait probablement plus le Royaume-Uni, mais le « Royaume désuni » car les Ecossais, majoritairement proeuropéens, voteraient leur indépendance. Son statut au Conseil de Sécurité et dans toutes les organisations internationales serait remis en question. Les Etats-Unis perdraient tout intérêt pour lui. Mais il pourrait aussi se réinventer comme nation commerçante. Ce serait très di_érent de la Grande-Bretagne des années 1950 dont rêve Nigel Farage, le leader de l’Ukip. Il y aurait non pas moins, mais plus d’immigration parce qu’on ne pourrait vivre replié sur soi. Il lui faudrait imaginer un nouveau modèle, car ce pays est di_érent de la Suisse et de la Norvège. Mais je ne pense pas que David Cameron souhaite en arriver là. S’il y avait eu un référendum quand il a pronounce son discours à Bloomberg, les Britanniques auraient voté contre le « Brexit ». Aujourd’hui, je n’en suis pas sûr. Ce ne sont ni le bon moment ni les bonnes raisons de tenir un tel scrutin. Mais nous voilà piégés.

Par Tariq Ali

Vous avez annoncé que vous voteriez contre le maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne. Pourquoi?
Je n’avais pas prévu de participer à ce référendum car ce débat me semblait inutile. Mais, après avoir vu la Grèce, l’Irlande, le Portugal étranglés par l’austérité, j’ai décidé de voter contre l’Union. C’est une institution antidémocratique – le Parlement a des pouvoirs très limités, et toutes les décisions sont prises par le conseil des ministres – et une machine bureaucratique au service du néolibéralisme. Elle alimente la désa_ection des citoyens pour les élites politiques et la poussée de l’extrême droite en Europe. L’Union a besoin d’un choc pour changer. Le « Brexit » serait un choc. J’aurais aimé que la gauche se lance dans une campagne pour l’Europe, mais contre l’Union européenne, afin de montrer que nous sommes critiques envers l’UE pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le chauvinisme de la droite et de l’extrême droite anglaises antieuropéennes. Si Jeremy Corbyn [le nouveau leader radical du Labour, NDLR] s’était déclaré pour le « Brexit », cela aurait donné lieu à une immense campagne à gauche car nous sommes nombreux à partager cette opinion.

Pourquoi Corbyn a-t-il décidé de s’opposer au « Brexit »?
Jeremy n’a jamais été un grand supporter de l’UE, qu’il considère comme une machine capitaliste. Il a dit qu’il était très insatisfait de son fonctionnement actuel et que nous allions devoir lutter de l’intérieur. Mais il a préféré s’en tenir là pour garder uni le Parti travailliste. C’est dangereux. On risque de se retrouver en Grande-Bretagne dans une situation semblable à celle de la France : l’Ukip, l’extrême droite anglaise, s’impose comme le seul parti représentant la colère des citoyens contre l’élite politique et les institutions européennes. C’est une situation étrange : l’euroscepticisme est principalement porté par l’Ukip, mais la gauche est très nerveuse aussi. Cependant, la majorité de la population ne se sent pas concernée par l’Union européenne.

D’où vient ce manque d’intérêt?
Le Royaume-Uni s’est toujours comporté comme un pays atlantiste plutôt qu’européen. Est-ce parce qu’il est séparé géographiquement du continent ? Est-ce parce que l’Empire britannique a entretenu l’illusion qu’il n’avait pas besoin de l’Europe pour .tre une grande puissance ? Initialement, la gauche comme la droite .taient oppos.es . l’id.e de faire partie de l’Europe. C’est le Parti conservateur, sous Edward Heath, qui a fait entrer le Royaume-Uni dans le march. Commun en 1973. Il esp.rait ainsi ne pas tomber compl.tement sous l’influence américaine. Cela n’a jamais vraiment marché. Puis, dans les années Thatcher, ce sont les syndicats qui se sont intéressés à l’Europe : c’était l’époque où Jacques Delors parlait d’Europe sociale. Mais cet état d’esprit a disparu. Les élites politiques lointaines de l’UE, le chômage, les migrants européens, que l’Ukip accuse de prendre le travail des Britanniques… Tout cela crée un sentiment antieuropéen.

Ce référendum porte donc bel et bien sur l’Europe?
La majorité des Britanniques se fiche de la manière don’t l’Union fonctionne. C’est principalement un débat sur l’économie et partiellement sur l’identité. L’identité britannique étant fracturée puisque l’Ecosse est déjà presque partie, c’est laquestion de l’identité anglaise qui se pose. Mais comment la définir dans un pays qui a des millions de migrants ? Ce r.f.rendum est r.v.lateur de la crise que traverse l’Etat britannique dans sa structure m.me.

Que serait l’Union européenne sans le Royaume-Uni?
Le « Brexit » signifierait le début de la fin pour l’Union telle qu’elle est aujourd’hui. L’Allemagne profiterait de ce départ pour la reconstruire à son image. L’Europe a toujours été une construction franco-allemande, mais Berlin ne regarde plus Paris commeun allié sérieux. Or la puissance française repose sur le fait que l’Allemagne la reconnaisse comme son égale.

Et le Royaume-Uni sans l’Union européenne?
En cas de « Brexit », je pense c’est le modèle norvégien qui s’imposerait. Sur le plan commercial, ça ne changerait donc pas grand-chose : le Royaume-Uni continuerait à travailler avec l’UE, il signerait avec elle des accords spécifiques qui le contraindraient à accepter bon nombre de ses règlements. La City de Londres resterait au centre de la finance européenne. On serait toujours dans l’Otan comme la Norvège. En revanche, cela mettrait un coup d’arrêt à l’immigration européenne, puisqu’il faudrait un visa de travail. Et l’Ecosse, proeuropéenne, voterait pour se séparer du Royaume-Uni afin de rester dans l’Europe. En vérité, l’élite britannique a la trouille de sortir de l’Union européenne. Je crois qu’elle va se lancer dans une campagne de peur à coups d’arguments fallacieux : on va nous marteler que ce sera terrible pour notre économie. Mais je ne pense pas pour autant que le « Brexit » rendrait le Royaume-Uni meilleur. Cela conduirait seulement le pays à se regarder tel qu’il est : une petite île du nord de l’Europe qui ne joue dans la cour des grands que parce qu’elle est liée aux Etats-Unis. Mais si l’on reste dans l’Union européenne, rien ne changera.